Réflexion

Une approche méditative des êtres de la nature : du sensible au suprasensible Jean-Michel Florin Revue Biodynamis numéro 107

 

APPRENDRE À IMAGINER Pour saisir un être toujours en devenir, il faut apprendre à percevoir des images vivantes, c’est à dire à imaginer, et non des représentations figées qui nous séparent du monde. Par ce chemin de l’imagination nous commençons à nous éveiller en dépassant notre conscience quotidienne d’objet en effet nous ne sommes pas tout à fait éveillés, même pendant la journée. Le philosophe américain Henry David Thoreau écrit   Nous devons apprendre à nous réveiller et à rester éveillés — non pas par l’utilisation d’aides mécaniques, mais par une attente intérieure constante de l’aube, qui reste présente même dans le sommeil le plus profond quand Goethe dit   N’oubliez pas de vivre, il veut dire être éveillé et attentif à chaque instant. Une première condition pour cela est de s’arrêter et de percevoir le monde de manière phénoménologique dans l’instant présent.

QU’EST-CE QU’UN ÊTRE ? Les abeilles sont un excellent exemple qui nous force presque à les regarder d’une manière plus large ou en fonction de leur nature. D’abord, je peux regarder une seule abeille en tant qu’insecte, il n’est pas particulièrement remarquable avec son corps structuré, il est relativement petit, de forme simple, sans couleurs spéciales, brunâtre et modeste en comparaison avec le papillon coloré. Je peux le décrire plus en détail le squelette externe de chitine, le système nerveux décentralisé, les antennes, les yeux com posés, etc. J ’apprends beaucoup de choses, mais l’essence de l’abeille disparaît de plus en plus derrière ces nombreux détails je la réduis à son aspect objet sensible je tue l’abeille dans mon imagination. Après avoir séparé les abeilles de leur contexte de vie dans ma représentation, je dois consciemment les y ramener pour les rencontrer non plus en tant qu’objets mais en tant qu’êtres vivants. Pour cela, je dois saisir activement leurs relations intérieures et extérieures avec leur environnement, relations que je perçois d’abord inconsciemment, et étudier leur comportement, leur vie. Je remarque quelque chose d’étonnant aucune abeille ne peut vivre seule ; seule, elle est  » stupide » et figée, l’ouvrière ne peut même pas se reproduire. Cela signifie qu’une seule abeille est une abstraction ! Dès qu’elle est dans la colonie, elle devient très intelligente et souple au cours de sa vie, elle peut prendre en charge diverses tâches, le soin du couvain, la construction de la cire et enfin la collecte de nectar et de pollen.  L’être est-il maintenant l’abeille unique ou la colonie d’abeilles en tant qu’organisme supérieur ? L ’être réel semble vivre dans les multiples relations entre les abeilles individuelles. Cela signifie qu’il est invisible et qu’il se manifeste dans et entre des milliers d’abeilles individuelles. C’est une créature qui se condense dans la ruche en hiver et s’étend sur plusieurs kilomètres de diamètre dans le paysage en été. Déjà au début du XX e siècle, l’apiculteur Ferdinand Gerstung avait Formulé que l’essence de l’abeille, Das Bien (terme allemand pour nommer la colonie ne se prime pas dans l’animal individuel mais dans la colonie entière Celle-ci montre les aspects d’un organisme : différenciation des organes par division du travail ouvrière, au bourdon, reine, chaleur propre et même reproduction par essaimage. Ce Bien est une véritable provocation car il est totalement invisible en tant qu’être il me force à penser de manière imaginative, c’est à dire à expérimenter, sentir et penser toutes les relations entre les abeilles individuelles, leur environnement changeant Ce n’est pas une tâche facile !

Je peux aussi faire cette observation sur moi mème  si je me demande qui je suis en tant qu’être, de qui je parle quand je dis  » je » , je peux constater que  » je » n’est pas seulement mon corps physique et vivant, pas seulement mes souvenirs, pas non plus mes sentiments ou mes pensées il y a autre chose dont je parle en disant je qu’est-ce que je suis, ou est mon essence ? L ’être que je désigne par  » je » ou  » moi » est en fait complètement invisible. Mais néanmoins, les autres personnes semblent percevoir cet être invisible que je suis.

 

INTRODUCTION AU THÈME L’apiculture développe un lien privilégié avec les abeilles mellifères, celles-ci sont parfois considérées comme étant uniquement des pollinisatrices utiles aux végétaux pour les productions agricoles ou des productrices de marchandises que l’apiculteur commercialisera. Du point de vue écologique les abeilles sont considérées comme des êtres faisant partie de la biodiversité, sans qui il n’y aurait pas d’équilibre dans la vie de la nature qu’elles soient domestiques ou sauvages. Quand l’attention se tourne vers une sphère plus subtile où l’abeille puise ses origines et où les considérations matérielles ou éthiques ne sont plus la motivation principale de notre attention, un autre regard s’offre à nous, tourné vers les origines de la vie ; que l’on nomme observation suprasensible ou spirituelle. Cette démarche se situe au-delà des cinq sens, avec l’usage d’autres sens que nous possédons et que nous pouvons développer par une pratique régulière et utiliser en pleine conscience.

 L’exemple de l’historique des jardins est une image de la manière avec laquelle l’homme s’est lié au vivant en transformant, créant et ressentant le vivant pour l’utile et l’agréable, jardin de légumes, botanique ou décoratif, symbolique ou mystique. Afin de nous aider dans une approche globale du vivant d’autres organes sont disponibles pour relier ces trois approches et nous ouvrir à une autre dimension du vivant. Ils nous invitent à pénétrer consciemment dans la dimension spirituelle de l’abeille. Nous verrons que ces trois approches de l’abeille ne sont pas opposées mais complémentaires et différenciées par l’intention avec laquelle nous observons ces filles du soleil que sont les abeilles. Dans l’histoire de l’apiculture l’homme s’est détaché de sa relation sacrée avec l’abeille, pour ne la considérer aujourd’hui que comme un objet, utile et pratique. Les abeilles nous invitent à venir les rencontrer autrement, comme le chantait Brassens, « il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure… »

SENTIR ET RESSENTIR L’ÂME DE LA RUCHE Dans la démarche d’observation sensible nous allons nous mettre en relation avec le monde des abeilles dans leur environnement et observer l’organisme ruche avec tous nos sens. Observer les abeilles en train de butiner, de se rassembler au moment de l’essaimage, écouter le chant de la colonie quand nous ouvrons une ruche, sentir l’odeur qui s’en dégage. Nous essayons ainsi d’ouvrir le livre secret de cet organisme si particulier et d’en déchiffrer le message en tentant de saisir l’âme de la ruche. Dans un deuxième temps nous nous observerons dans cette activité de perception. Quelles sont mes pensées, mes sensations qu’est-ce que je ressens, dans quelle partie de mon corps ; des images peuvent alors apparaître, des couleurs ou des sons, un mot, etc. La plus grande difficulté de cette démarche est d’être objectif dans ses impressions, à la fois présent dans l’observation sensible et à soi-même, sans attendre de résultat. Bien maîtriser une technique par une pratique régulière est utile comme avec un instrument de musique, pour avoir du plaisir et être créatif, « sentir et ressentir », être à l’écoute en même temps au service des abeilles que nous accompagnons mais aussi récolter le miel qu’elles nous offrent.

L’ABEILLE EST ENTRE CIEL ET TERRE L’organisme de la colonie d’abeille mellifère est en lien avec les quatre éléments comme tout le vivant mais il s’est en quelque sorte émancipé des éléments Terre et Eau bien que ceux-ci soient présents dans la ruche. L’abeille vit entre le Ciel et la Terre elle est le pont entre les conditions de vie sur Terre et la vie du Cosmos, ce qui explique la vénération des anciennes civilisations pour elle. La sagesse du peuple des abeilles a toujours inspiré les civilisations qui l’ont idéalisé comme un modèle de société. Dans le monde des animaux domestiques l’abeille est unique. Une colonie peut s’émanciper et partir vivre dans un arbre au moment de l’essaimage ou bien sortir d’un arbre et se poser dans votre jardin, elle se rapproche ainsi des hommes, mais est-elle libre pour autant ?

L’abeille vit normalement au-dessus du sol le plus près du Soleil, dans un arbre entre 2,5 m et 12 m de haut et se nourrit uniquement de ce que produisent les végétaux. Ceux-ci lui offrent le pollen et le nectar qui sont portés par les éléments Lumière et Chaleur ainsi que le miellat exsudé par les arbres qui est plus en lien avec l’élément Eau. La colonie produit du miel qui est une substance aux vertus médicinales plus qu’alimentaires, où les forces de Chaleur et de Lumière sont principalement actives, nous récoltons de la propolis où les éléments Chaleur et Terre se concentrent. La propolis est une résine prélevée sur les arbres, que les abeilles récoltent toute l’année mais essentiellement à la fin de l’été quand elles se préparent à l’hivernage et avec laquelle elles enveloppent la colonie d’un manteau protecteur de chaleur, qui isole ainsi l’organisme des bactéries, champignons, etc. qui se développeraient en hiver jusqu’au début du printemps quand la colonie vit repliée sur elle-même. Le lien au Soleil se révèle aussi fortement quand après l’essaimage, les jeunes reines s’élèvent vers lui pendant leur vol de fécondation.

L’ORGANISME CHALEUR ET LUMIÈRE Nous avons ainsi un organisme totalement orienté vers les éléments Chaleur et Lumière et très peu vers les éléments Terre et Eau. Le développement des larves ainsi que le stockage du miel se fait dans des cellules de cire que les abeilles secrètent de leur corps puis façonnent de façon admirable en construisant leurs rayons. Seule la reine sera élevée dans une cellule ronde. L’organisme est donc constitué d’abeilles qui sont élevées dans une substance entièrement portée par les forces de lumière jusque dans la forme des cellules, hexagonale comme celle du cristal de silice. Par nos sens en observant le monde des abeilles nous percevons l’action des éléments Chaleur et Lumière dans les substances que les abeilles récoltent puis transforment par une merveilleuse alchimie. Ces substances portent des forces de guérison, qui sont utilisées comme des remèdes. Comment percevoir l’origine de ces forces de guérison et comment sont-elles mises en œuvre ? L’analyse chimique seule ne peut pas nous informer sur l’aspect suprasensible des forces qui sont à l’œuvre dans la dynamique des colonies d’abeilles.

 

LA DÉMARCHE DE CONNAISSANCE Par l’approche suprasensible nous entrons en relation et percevons ce qui, au-delà du visible, est à l’œuvre dans la nature et pour notre sujet, ce qui accompagne l’âme de la ruche puis par la suite l’être de l’abeille qui est commun à toutes les colonies. Nous verrons dans d’autres articles que cette perception se manifeste de façons différentes, mais pour nous familiariser avec cette approche nous commencerons par nos cinq sens.

Les premières perceptions sont visuelles, auditives, olfactives, tactiles puis gustatives ; comme un chemin de la lumière vers la matière. Le simple bourdonnement d’un insecte peut générer crainte et fuite ou joie et approche selon notre vécu, nous sommes ainsi touchés par ce qui rayonne du peuple des abeilles. Notre pensée est alors saisie par ce qui se révèle dans les formes de construction des rayons, que représentent ces ondulations (voir photo page précédente), par le rythme d’expansion et de contraction au fil des saisons ou dans la dynamique de l’essaimage. Nous tentons de relier ces perceptions, d’expliquer ou de donner un sens à ces ressentis avec parfois des interprétations mécaniques ou anthropomorphiques très subjectives. Il ne faut alors pas confondre ce qu’éveillent en nous ces perceptions et ce qu’elles expriment comme dans la comparaison d’une colonie d’abeilles vivant en harmonie sous la direction d’une reine avec l’organisation de nos sociétés. Les abeilles ne sont pas des individualités mais les cellules d’un organisme constitué d’organes ayant des fonctions (voir Biodynamis n° 90 de juin 2015) à l’image du corps humain. La démarche d’observation doit de fait être rigoureuse, exempte de jugements de sympathie ou d’antipathie et sans interprétations hâtives qui ne permettent pas de découvrir ce qui se révèle à nous.

Nous pouvons nous exercer à l’apprentissage de la méthode avec les substances que les abeilles nous offrent. Les exercices sont simples : s’observer en train de sentir de la cire d’abeille et de la propolis ou en observant une bougie allumée, regarder le miel couler, le sentir, le goûter. Cette première approche nous permet d’approcher l’incroyable diversité et subtilité du monde des abeilles. Tout un monde s’ouvre alors à nous, les mots qui reviennent le plus souvent sont la joie, le rayonnement accompagné d’une force de vie très dynamique. La visite au rucher demande une préparation, de la prudence et l’accord préalable des abeilles. L’approche du rucher doit être calme et silencieuse afin de percevoir les différentes enveloppes qui entourent les ruches. Il est étonnant de constater que plus d’une fois nous ne sommes pas attentifs aux différentes peaux qui entourent les colonies et le rucher comme dans la nature où il y a aussi des passages et des espaces révélant différentes ambiances. Il y a premièrement une enveloppe dans l’espace des ruches puis nous pouvons percevoir que chaque colonie rayonne plus ou moins largement. La densité et le rayonnement de cette enveloppe varient au cours de l’année. C’est au moment de l’essaimage, que les colonies sont au maximum de leur expansion jusqu’au milieu de l’été puis, au cœur de l’hiver que la concentration est à son maximum.

Auprès des abeilles l’odeur la plus représentative de cette pulsion de vie, lumineuse et rayonnante, est celle que dégage la glande de Nasanov située entre les deux derniers tergites supérieurs de l’abdomen (photo) et que les abeilles utilisent au moment de l’essaimage pour se rassembler ou quand nous ouvrons la ruche. En nous approchant des abeilles qui émettent cette odeur nous sommes saisis par un parfum entre ceux du lys et du géranium (il s’agit d’un mélange de géraniol, de citral, d’acide géranique et nérolique), nous ressentons une puissante énergie, la jeunesse chaleureuse et joyeuse. À l’opposé, quand les abeilles nous invitent à les laisser tranquille, l’odeur du venin qu’elles dispersent devant le voile de nos tenues, crée une sensation d’étouffement, de froideur, une crainte nous saisit rapidement. Nous nous contractons avec la sensation d’un danger immédiat. Cette odeur provient d’une phéromone d’alerte* qui se transmet aux autres colonies du rucher provoquant parfois des attaques massives souvent incompréhensibles générant une panique chez les visiteurs. Cette odeur reste très présente sur les vêtements où les abeilles ont laissé leurs dards.

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